Chapitre 15
La nuit tombait lorsque j'arrivai à la rivière,
après bien des détours et des arrêts imprévus. Je fredonnais un petit air, histoire de
meubler le silence et d'avertir les éventuels animaux sauvages que j'étais
là, prêt à être bouffer s'ils avaient envie d'un peu de chair anglaise.
Ma démarche était titubante, incertaine et lente. J'avais quelques difficultés à
évaluer les distances, étant complètement déshydraté et ébranlé. Mon visage, déjà
sans émotion, était barbouillé de terre diluée par mes larmes. D'ailleurs, il
s'agençait parfaitement avec la saleté présente sur mes vêtements. Mes cheveux,
ternis par la poussière et brisés par le manque de soin, retombaient de manière
désordonnée contre mes tempes. Mon regard était perdu, absent. Mes lèvres étaient
pâles et fendues, achevant de me donner l'air typique aux malades en phase
terminale.
La jungle était comparable à un sombre dédale. Je me guidais grâce au clapotis de
l'eau et au bruit des discussions des mercenaires ayant pris pour quartier général
le radeau d'Alejandro. Je du longer la rivière sur quelques centaines de mètres
avant de trouver Lara et Frank.
Lors de mon arrivée, elles étaient accroupies et se partageaient du salami et des herbes
en guise de souper. Sans un mot, j'approchai, hésitant, et m'arrêtai à cinq
mètres d'elles, contre un arbre. Elles levèrent les yeux, surprises, puis leur
visage s'illumina d'un sourire sincère. Pour ma part, je les observai, sans
vraiment les voir. Je croisai les bras, m'offrant ainsi un maigre réconfort, et
m'écroulai contre le tronc. J'appuyai ma tempe contre ce dernier, ramenant mes
genoux contre moi.
Mes compagnes échangèrent un bref regard alarmé.
- Ça, c'est pas normal...
- On dirait qu'on lui a lavé le cerveau avant de le relâcher dans la jungle.
- Orth, ça va?
Je redressai vivement la tête, cherchant Lara du regard. Incapable de répondre quoi que
ce soit, mes lèvres tremblèrent faiblement. Lara se leva alors, se précipitant vers
moi. Frank la suivit immédiatement. Le simple fait qu'elles me portent attention
- sans même savoir si c'était pour mon bien ou non - fut suffisant pour
que d'autres larmes roulent aux coins de mes yeux. Lara se jeta devant moi et referma
ses bras autour de mes épaules. Frank en fit de même, en lançant toutefois un regard à
Lara dans lequel se nuançait rivalité et reconnaissance.
À leur contact, je me raidis, me remémorant le même genre de sensation quelques heures
auparavant, mais dans une situation bien plus désagréable. Elle s'écartèrent
légèrement. Je les observai successivement, cramponné au tronc d'arbre.
- C'était horrible, réussis-je à articuler avant d'éclater à nouveau en
sanglots.
Une main me caressa les cheveux, une voix me demanda des explications. L'autre la fit
taire, et une main désigna quelque chose ayant taché mon pantalon. La première voix
entretint la seconde à propos d'un certain Billy. Une main retira le pistolet
maintenu à ma taille, prétextant que ce n'était pas une bonne idée de me laisser
ça entre les mains pour le moment. L'autre voix approuva.
Entre deux instants de lucidité, j'aperçus le bout du canon du revolver. Du sang
perlait sur le métal, des tissus brûlés y étaient collés. Je me retournai vivement,
pris de nausée. Mon estomac étant déjà bien à sec, mon mal de coeur passa bien
vite. Je me redressai, ayant partiellement repris mes esprits. Frank entreprit de me
frotter le dos tandis que Lara essuyait mes joues.
Je posai un regard ravagé sur elles. Je me souvint alors de leur occupation lors de mon
arrivée.
- J'ai faim, chuchotai-je.
- Lara, chérie, tu veux bien...
- Oui, j'y vais.
Lara se releva d'un bond et couru chercher nos possessions. Elle apporta le tout à
mes côtés, afin de m'éviter un déplacement. S'agenouillant devant moi, elle
me présenta un bout de viande. Je tendis une main tremblante et saisis le maigre repas.
Je portai la nourriture à ma bouche, mâchant lentement, écoutant silencieusement le
discourt de mes amies. Frank se redressa après quelques minutes, retira son foulard et
alla le tremper dans l'eau de la rivière en restant à couvert. Elle revint et
entreprit de nettoyer le sperme du mercenaire qui avait séché sur ma cuisse. J'eus
un léger tremblement et détournai le regard.
- Oublis ça, mon chaton. Billy n'était qu'une brute incapable d'avoir le
moindre sentiment humain.
- Il méritait bien le sort que vous lui avez réservé.
- T'as du avoir la pire frousse, la pire honte et les pires remords de ta vie...
- Mais dites-vous bien que ça vous auras rendu plus fort.
J'observai mes deux compagnes, s'étant complétées mutuellement en voulant me
réconforter. L'image me paru chaleureuse, et mes soucis s'envolèrent
partiellement. Mon esprit critique s'insinua peu à peu dans mes réflexions.
- Vous avez raison... Il avait tellement une coupe de cheveux horrible...
Lara et Frank ricanèrent, tandis qu'un léger sourire se dessinait sur mes traits
pourtant monopolisés par la fatigue et l'effroi. Je me jetai contre elles, déposant
ma tête sur leur épaule. Un sentiment de bien-être m'envahit. Frank me repoussa
légèrement, plongeant son regard sournois dans le mien.
- De toute manière, mon coeur... Ça t'apprendra à être joli comme tout.
- Eh... c'est moi qui voulait lui dire, bougonna Lara en donnant un coup de poing
amical à Frank.
Elles continuèrent de s'envoyer des remarques baveuses au visage, en gardant
toujours un sourire complice. Pour ma part, je terminai mon repas en silence.
J'observai, derrière mes collègues, la rivière baignée par l'éclat de la
lune. Ses reflets argentés marquaient la surface limpide. Un faible bruissement,
provenant de la nature endormie, caressait mes tympans. L'herbe sous mon corps
semblait plus tendre, moins étrangère qu'à l'habitude. La nuit, devenue une
amie et une aide précieuse, nous cachait et nous couvait amoureusement. Par delà les
feuillages, j'apercevais, sur la rivière, le radeau d'Alejandro. Celui-ci
était fortement éclairé, et la lueur jaunâtre des torches, presque artificielle,
presque en compétition avec la pureté lunaire, se reflétait sur les flots, sur les
feuilles, sur la forêt aux alentours. Tel un incendie ayant prit d'assaut le monde
aquatique, le radeau flamboyait dans la nuit, comme pour nous remémorer qu'il
retenait quelqu'un d'important, quelqu'un d'aussi flamboyant que lui.
Je soupirai légèrement dans l'air frais. La tempe appuyée contre le tronc
d'arbre, je me mis à fredonner une chanson sortie tout droit de mes souvenirs de
jeunesse.
- C'est dans le mois de mai, en montant la rivière, c'est dans le mois de mai,
que les filles sont belles...
Je stoppai après quelques secondes, me rendant compte du regard intrigué, puis
admiratif, que Lara et Frank me portaient. Me raclant légèrement la gorge, je relevai la
tête, prenant un air passablement plus fier.
- Je crois avoir un plan, dis-je, le regard fuyant.
Les deux femmes me sourire chaleureusement. Lara me tapota l'épaule, prétextant que
le plan devrait attendre encore trois heures, étant donné que je devais impérativement
me reposer et me calmer. Pour l'une des rares fois de ma vie, je ne contestai pas sa
proposition.
A suivre...
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