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Les Chroniques du Lux Veritatis

Les Chroniques du Lux Veritatis, Chapitre 2, par Scoop, le 12 novembre 2006.

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Tome 1 : Fiat Lux

Chapitre 2 : Le long sommeil

Cette ville est située sur les bords de l'Euphrate,
Cette ville est si ancienne que les dieux la fréquentaient,
Et les dieux prirent la décision de lancer le Déluge.

Tablette cunéiforme dite « Tablette du Déluge » ANE K3375,
7e siècle bC, Ninive

Les pluies tombaient sans discontinuer depuis une demi-lune déjà. Lilith était inquiète. Marcher de nuit, suivre le lit du fleuve, remonter à sa source, traverser les marais en se nourrissant de fruits et de rongeurs avait été facile, quand leur seule motivation était de mettre le plus de distance entre la Ville et elles. Mais les femmes erraient désormais dans une forêt dont les fruits des arbres et les racines ne suffisaient plus à combler leur faim. Leurs ventres s'arrondissaient de jour en jour. Elle ferma les yeux. Ses cheveux n'avaient plus été démêlés depuis leur départ et ils ressemblaient à de la corde, enduits de boue et de feuilles. Sa robe autrefois blanche avait pris la couleur de la terre. Elle se sentait comme la Terre nourricière en posant la main sur son ventre. Elle pouvait l'entendre lui parler. Il lui disait que tout irait bien. Qu'il la protégerait. Elle le berçait en chantant. Il n'était pas humain, elle le savait : son enfant était d'essence divine. Le vent chargé de pluie apportait des embruns salés : une grande étendue d'eau se trouvait non loin. La nuit prochaine, elles l'atteindraient et quitteraient le monde des hommes. Mais en attendant, la nuit se terminait, et il leur fallait se mettre à l'abri. Lilith quitta le gros rocher plat sur lequel elle était assise quand un hurlement strident déchira le calme de la forêt. Un bruit sourd cogna contre un tronc tout proche. La flèche vibrait encore quand elle se mit à courir. Des cris perçants envahirent l'espace, des pas rapides martelaient le sol, les branches des arbres giflaient l'air. Dans la pénombre de l'aube, les fuyardes n'arrivaient à distinguer ceux qui les encerclaient. Un pas sourd s'approcha rapidement et une ombre gigantesque attrapa l'une d'entre elle par les cheveux, l'emportant à sa suite. Tandis que les hurlements de leur compagne s'éloignaient, les quatre femmes se séparèrent. Lilith courut aussi vite que ses jambes le lui permettaient, mais elle n'était plus aussi agile. Son corps s'était alourdi, et elle entendit les pas la rattraper. Elle se retourna pour voir un cavalier sur un cheval énorme brandir une lance vers sa poitrine.
Tout se passa très vite. Elle sentit une chaleur intense envahir ses membres, et sans même penser, elle tendit le bras vers le cavalier. Une lueur aveuglante se répandit soudain autour d'elle. Quand elle rouvrit les yeux, le cavalier se trouvait au sol, sa monture gisant plusieurs mètres plus loin. Il s'agissait d'une femme vêtue d'une armure et elle se tordait de douleur. Une à une, d'autres guerrières apparurent entre les arbres. Toutes avaient vu la lueur étrange, et le calme était presque assourdissant. Elle se retirèrent en emportant la blessée, sans un regard en arrière.
Tremblantes, affaiblies, au coeur d'un mystère qu'elles ne comprenaient pas, les cinq mères porteuses reprirent leur route...

Jamais aucun royaume ne trouva trace de leur présence. On raconta qu'elles étaient devenues des magiciennes, qu'elles avaient appris ces choses de la bouche même des envoyés des dieux, et qu'elles possédaient le pouvoir de disparaître aux yeux des simples hommes. La crainte remplaça bientôt la colère. Alors que venait l'hiver, il se disait dans l'Entre-Deux-Fleuves qu'elles s'en étaient allées vers le Nord. D'autres cataclysmes succédèrent à celui qui avait détruit Babel. Et les années passèrent.

***

L'une des créatures passa le doigt sur son semblable. Il était déjà froid. Inexorable, le sommeil prenait possession d'eux et les lueurs vertes s'éteignaient peu à peu. Depuis plusieurs générations, ils s'étaient établis ici, au creux de la terre. Dans cette cité souterraine, ils avaient creusé et travaillé la roche. Des centaines de kilomètres de couloirs couraient désormais sous la surface, entourant le temple des cinq Reines. Leurs mères à tous. La créature sentait le poids du sommeil peser sur son corps fin. Hier, le Prince, le premier-né d'entre eux, était entré dans les Ténèbres. Vêtu de ses plus beaux atours et de son armure, il avait été enseveli au sein d'un sarcophage ouvragé, décoré de motifs semblables à ceux qu'ils avaient à même la peau. Ces marques leur permettaient de se reconnaître entre eux. Il leur suffisait de les effleurer, ou même de se parler, pour que ces marques témoignent de leur appartenance à la race. Il n'avait plus la force de parler, mais il tendit le doigt et effleura son voisin. Sixième génération, soixante-deuxième naissance. Chaque individu était décodé. Il savait que ses marques à lui disaient sixième génération, première naissance. Sa génération avait été élevée au sixième rempart de la ville. C'était la place qu'on leur avait assignée pour le long sommeil. Tout en haut, près du plafond, venait la dixième génération. La dernière. Ils avaient été les plus prompts à s'endormir. Son voisin s'agita dans son sommeil, mais il ne le réveilla pas. Réveiller l'un d'entre eux avant l'heure reviendrait à le tuer. Il se força à parler, en lui envoyant une pensée positive, et l'autre s'apaisa. Si la créature avait pu sourire, il l'aurait fait. Il se sentait si lourd. Sa génération s'était endormie. Plus aucune lueur verte n'animait le sixième rempart. L'une des dernières lueurs provenait du temple des Reines. Il savait qu'il s'agissait de l'Orbe, dont les rayons diminuaient peu à peu. L'Orbe provenait d'une époque que sa génération n'avait pas connue, une époque où leurs Pères étaient toujours parmi eux. Quand ils avaient été bannis de leur Royaume céleste, les patriarches avaient tous perdu la pierre qui ceignait leur front. L'Orbe était l'une d'entre elles. Il était le cœur de la cité.
Guidées par la force de l'Orbe, les Mères étaient arrivées ici. Mettant en pratique ce que les Pères leur avaient enseignés, elles s'étaient cachés des hommes. Elles croyaient avoir trouvé refuge dans les forêts du Nord, au bord d'une mer. Mais leur répit avait été de courte durée et, peu après la naissance de la première génération, une peuplade de féroces guerrières avaient décimé les Premiers Nés. Tous sauf un. Ainsi les cinq mères, sales et harassées, s'enfuirent en protégeant le seul survivant d'une nouvelle lignée. Elles croisèrent d'étranges rochers creux, menant dans les entrailles même de la terre nourricière, et elles y entrèrent et y vécurent. Le Prince, lorsqu'il fut en âge, s'unit aux Mères pour enfanter la seconde génération.

Leur race s'accrut au fil du temps, et les fils de ceux qui étaient tombés du Ciel agrandirent la ville. Leur peau diaphane était devenue plus claire, leurs marques s'étaient renforcées. Ils communiquaient sans parler. Les Reines appelaient ça « le Chant ». Mais ils ne chantaient pas vraiment. Il s'agissait plutôt d'un dessin : quand ils chantaient, l'écho qui leur revenait formait une image. Ils savaient à quel frère ils avaient à faire.
Après avoir enfanté dix générations, les Mères étaient mortes. Elles avaient pris soin de leur transmettre leur sagesse, avant de mourir. Ils devraient se méfier des humains. Ils devraient dormir longtemps. Ce serait la tâche du Prince de les réveiller tous. Et ce jour-là, ils marcheraient sur la Terre.

A suivre...

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